Daniel Marguerat est un nom que vous avez peut-être remarqué sur les étagères de votre libraire. Son livre : Nous irons tous au paradis co-écrit avec la psychanalyste Marie Balmary a été un bien accueilli par le grand public. Daniel Marguerat est pasteur, enseignant à la faculté de théologie de Lausanne jusqu'en 2008, il est aujourd'hui professeur honoraire de cette université que j'ai la chance de fréquenter.
J'ai rencontré le professeur Marguerat à travers son livre sur les Actes des Apôtres qu'il a commenté avec une approche historique très documentée permettant de mieux appréhender le monde des premiers chrétiens. Depuis je n'ai jamais manqué la sortie d'un nouveau livre.
Le 24 février dernier, il publiait une lettre adressée au futur pape. Je vous la soumets dans son intégralité tant elle est représentative de ce que de nombreux
chrétiens voudraient voir se mettre en place. Souhaitant vraiment que les
querelles de pouvoir un jour laissent la place à l’enseignement de Jésus.
Votre Sainteté,
Vous venez d’être élu
par le saint conclave des cardinaux, et la fumée blanche échappée de la
Chapelle Sixtine a annoncé au monde : habemus papam.
Endosser la
charge politico-religieuse la plus lourde au monde inspire un infini respect.
Permettez à un protestant de partager ce respect, et de vous adresser (au sens
propre) ses vœux, c’est-à-dire ses souhaits. Car l’histoire montre que
protestants et catholiques ont des destins indissolublement liés ; j’y
reviendrai.
Vos prédécesseurs ont
été un grand intellectuel (Paul VI), un fin politicien (Jean Paul II), un
théologien gardien du dogme (Benoît XVI). Que serez-vous : un
pasteur ? Un organisateur ? Un spirituel ? Quoi qu’il en soit,
un talent de rassembleur est indispensable à une Église catholique tourmentée
comme jamais elle ne le fut.
Le gel de l’œcuménisme
a déçu les millions de fidèles qui s’étaient engagés dans des projets communs
avec les autres Églises et se trouvent aujourd’hui désavoués par de jeunes
prêtres aussi rigides que leur col romain. La théologie de la
libération, qui souleva en Amérique du sud un tel enthousiasme populaire
est aujourd’hui exsangue ; affirmer « l’option prioritaire de Dieu
pour les pauvres » n’est visiblement plus d’actualité, ni au Brésil ni
ailleurs. Le scandale des prêtres pédophiles a ébranlé la confiance des fidèles
dans l’institution, non seulement à cause de son immoralité mais aussi parce
qu’elle a dévoilé le persistant silence des évêques devant des délits qu’ils
n’ignoraient pas. Quant à la pénurie de prêtres, n’insistons pas.
Vous me direz, Saint
Père, que le tableau ne doit pas être noirci, qu’il faut y ajouter les
impressionnants rassemblements de foules drainés par Jean Paul II. Et que le
schisme des intégristes d’Écône a failli être réduit. Et que la communauté de
Taizé, grande rassembleuse de jeunes, fait désormais profession de foi romaine.
Il serait certes injuste de ne pas comptabiliser ces gains au crédit de
l’identité catholique.
Mais justement, comment
l’identité catholique doit-elle être affirmée aujourd’hui ?
Jean Paul II, votre
brillant prédécesseur auquel on ne cessera de vous comparer, a appliqué au
monde entier la compréhension polonaise de l’affirmation religieuse : le repli
identitaire. Longtemps soumis à l’hostilité communiste, le catholicisme
polonais a vécu de se replier sur sa croyance fondamentale et de marquer ses
frontières face à un monde extérieur agressif. À cette stratégie appartenait
aussi la démonstration de force que constituent les rassemblements de foules.
Force est de constater que cette stratégie a payé, notamment face à un
protestantisme au visage flou et à la diversité déroutante.
Tout resserrement des
rangs a cependant un coût, que l’Église catholique paie aujourd’hui au prix
fort : les tourments que j’ai énumérés tout à l’heure, au nombre desquels
la fin des élans œcuméniques inspirés par Paul VI. Or, aussi paradoxal que cela
paraisse, le destin des protestants et celui des catholiques romains sont
indissolublement liés. Plus encore : protestantisme et catholicisme ont
besoin l’un de l’autre pour exister.
En
douteriez-vous ? Je m’explique.
Force et faiblesse du
protestantisme et catholicisme sont à l’inverse l’une de l’autre. La force
protestante est de respecter sa pluralité, mais sa fragilité génétique est une
incapacité à exprimer et mettre en œuvre son unité. La force du catholicisme
romain réside dans un sentiment d’appartenance qui l’unifie, mais il ne sait
accueillir sa diversité interne, qu’il a tendance à rejeter. Protestants et
catholiques ont donc beaucoup à apprendre les uns des autres, et seule une
fréquentation régulière et respectueuse permet leur enrichissement réciproque.
Arrivera-t-il, le jour
où toutes les Églises chrétiennes reconnaîtront qu’elles ont ensemble hérité du
Christ ? Viendra-t-il, ce jour où elles se reconnaîtront partenaires d’un
mouvement religieux appelé « christianisme », sans qu’aucune ne
revendique pour elle seule toute la vérité ? Quand ce jour sera arrivé et
que l’on pensera l’unité du christianisme en termes de pluralité et non plus d’uniformité,
alors l’annuelle « semaine de prière pour l’unité des chrétiens »
cessera d’être une insipide ritournelle. Car ce jour-là la prière de Jésus pour
que les siens se reconnaissent unis dans leur diversité sera enfin montée au
cœur des hiérarchies institutionnelles.
Cela nous reconduit à
la question de l’identité. On vous demandera d’être ferme. Mais comment dire
aujourd’hui l’identité catholique au sein du christianisme et, plus largement,
l’identité chrétienne au sein des religions du monde ? J’appelle de mes vœux
un pape qui allie l’affirmation identitaire forte à l’esprit d’ouverture. Car
n’est-ce pas quitter la position de peur que d’exposer une identité ouverte
plutôt que fermée, une identité qui n’exclut pas l’autre mais le respecte, qui
affiche sa différence sans nier la valeur de l’autre ? Même les partis
politiques reconnaissent, au gré de leurs alliances, qu’ils œuvrent ensemble au
bien commun…
Il faudra aussi en
finir un jour avec l’idée que les chrétiens sont à 100% dans la lumière tandis
que les milliards d’adeptes d’autres religions du monde seraient à 100% dans
l’obscurité. Être persuadé que sa religion est dans le vrai ne revient pas à
nier aux autres croyances tout accès, fût-il partiel, au divin.
Une urgence vous
attend, Saint Père : le monde économique. Depuis les récentes
crises financières, le discours économique sature les media. Valeur des
monnaies, taux de chômage et croissance du PIB sont devenus les nouveaux
mantras. Le salut passe désormais par la santé financière, et les gouvernements
ne sont plus assignés qu’à cette tâche.
Face à ce discours
pesant, le silence des Églises est assourdissant. Jean Paul II a eu le mérite
de protester contre la déshumanisation du capitalisme débridé et d’appeler à
une plus juste répartition des profits. Ces propos sont peu connus, mais il
faut qu’une voix à nouveau s’élève pour rappeler aux acteurs économiques les
valeurs d’humanité, d’équité et de bien-être social.
Votre Église, Saint
Père, est fatiguée de se heurter aux mêmes verrous : la pénurie des
prêtres, leur célibat obligatoire (source de tant de déviances), la mise à
l’écart des femmes, une morale sexuelle d’un autre âge… Le pape qui rendra sa
dignité au célibat en fera pour les prêtres un choix et non plus une
contrainte ; il permettra au catholicisme romain de rejoindre la tradition
chrétienne la plus ancienne, adoptée par toutes les autres Églises, qui
consacrent au ministère célibataires et mariés.
Ce retour aux sources
restituera du coup à la femme, en Église, sa place et sa dignité. Ce pape-là,
assurément, passera dans l’histoire comme celui qui aura puisé dans la
tradition les impulsions les plus novatrices.
Serez-vous
celui-là ? Saurez-vous susciter suffisamment la confiance pour insuffler
du souffle à votre institution un peu lasse ?
C’est ce que, du cœur,
vous souhaite le protestant que je suis.
Daniel Marguerat,
ancien doyen de la Faculté de théologie de Lausanne et professeur honoraire de cette université
ancien doyen de la Faculté de théologie de Lausanne et professeur honoraire de cette université
Tout dans cette lettre mérite qu'on s'y arrête. Bien sûr les derniers paragraphes me parlent plus particulièrement en tant que femme dans la Communion Anglicane. Cette voie librement choisie, est celle qui peut réconcilier celles et ceux qui ont quitté l'Église et qui se retrouvent dans le vide spirituel par manque d'accompagnement.
Je vous invite à retrouver Daniel Marguerat sur son blog de l'Université de Lausanne. http://people.unil.ch/danielmarguerat/
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