«Toutes les épreuves
qui fondent sur vous
peuvent être surmontées par le silence.»
Abbé Poemen
Il est toujours agréable de partager des articles qui reflètent un travail de remise en question de notre façon de vivre, de penser .... Cela dénote un certain éveil. Le partager est un acte d'amour envers l'autre pour le présent et l'avenir. Josée porte ici une réflexion que nous devrions écouter dans le silence. Méditer dans le silence et ..... CHUUUUUUT
La semaine dernière, la
ville bruissait doucement, les moteurs avaient déserté les pavés le temps d’une
relâche, partis tonitruer sous d’autres cieux. J’ai retrouvé un quartier moins
agressant, plus convivial, capable de sourire aux passants, de ralentir, à
hauteur d’homme. Et j’ai repris le pouls du stress lié aux bruits.
C’est en lisant le
magnifique essai In Pursuit of Silence, de l’auteur new-yorkais George
Prochnik, que l’immensité du défi associé à cette forme de pollution diurne et
nocturne m’est apparue comme une des batailles les plus importantes du siècle à
venir.
Pas de spiritualité
sans silence, pas de création non plus, pas de capacité de réflexion ou
décisionnelle sans son accord tacite, pas de sens sans ce sens souverain. Il
arrive du silence ce qui est advenu de l’eau. Plus jeune, je puisais des
écrevisses dans les ruisseaux de l’Estrie… mon fils ne connaîtra pas cette
joie. Lui reste le beurre à l’ail.
Déjà, les effets
secondaires du bruit commencent à se faire sentir avec cette ébauche de
printemps qui nous convie à nouveau vers les fenêtres ouvertes. C’en est
terminé du cocon ouaté nous tenant lieu d’intérieur, de cette isolation blanche
naturelle, d’un semblant de silence associé à la solitude hivernale.
La lecture silencieuse
du livre de George Prochnik m’aura convaincue d’une chose : nous devenons de
plus en plus sourds, les uns à cause de l’âge, les autres n’ayant que leur iPod
à blâmer. Et plus nous serons sourds, plus nous ferons grimper le son, pris
dans cette spirale infernale.
Cela m’a frappée
dernièrement, alors que j’étais invitée par les Amis de la montagne à une
marche nocturne en raquettes. Je m’attendais à une pieuse randonnée sur le mont
Royal, à la jonction de la religion urbaine et de la secte écologique. J’ai eu
droit à plus de décibels que je ne peux en emmagasiner en un mois. Musique
énergique, réchauffements hurlés dans un micro par une animatrice en phase
maniaque qu’on aurait dit embauchée pour nous motiver jusqu’au camp de base de
l’Annapurna, pétards assourdissants (ouch !) pour signaler le départ, bénévoles
survoltés le long de ce parcours de… deux kilomètres. Bref, plus fatiguée par
l’exploit auditif que physique, pollution sournoise commanditée, j’ai retrouvé
le calme de la coquille de mon auto avec soulagement. Imaginez une soirée chez
les Amis du VTT…
Et si tu n’existais pas
Sous ses faux airs
guillerets, dynamiques, jeunes, actifs et stimulants, le bruit est en passe de
devenir une forme de fast-food auditif. Les conséquences commencent à se faire
sentir, nous préviennent les spécialistes de l’audition ; la déferlante de
jeunes affligés du tympan ne semble pas vouloir ralentir. On parle de 150 %
d’augmentation des consultations chez les 25 à 27 ans, en une décennie. Le
screamo, contrairement à la masturbation, rend sourd. Et les vers d’oreille
deviennent acouphènes à demeure.
Hier, 14 mars, les
Français célébraient leur 16e Journée nationale de l’audition. Et ils se sont
déjà attaqués aux mp3, légiférant sur les décibels des baladeurs. Il a fallu
200 millions d’années pour fignoler notre canal auditif et une dizaine
seulement pour tout bousiller. Le tiers des Américains ont déjà développé des
troubles auditifs.
Après avoir interviewé
astronaute, moines, audiologistes, scientifiques de l’ouïe, policier, soldat
(le silence de la guerre), chasseur, marchands, propriétaires d’autos modifiées
aux systèmes de son atteignant 170 décibels (boom car) qui font craquer les
pare-brise, George Prochnik nous explique qu’on retrouve très peu de sons
puissants dans la nature, hormis le tonnerre. Malgré sa faculté d’adaptation,
l’être humain ne peut pas se protéger contre les bruits agressants, sauf en
coupant le son et en créant une barrière interne. Vous dites ?
Une sirène d’ambulance
provoquera toujours une augmentation de la pression sanguine, la dilatation des
pupilles, etc. Nous sommes biologiquement conçus pour prendre nos jambes à
notre cou devant l’envahisseur. Les scientifiques interrogés attribuent à l’ouïe
notre survie en tant qu’espèce, rien de moins. Et ils n’ont toujours pas mesuré
les effets d’une chanson de Céline Dion sur la surdité précoce.
« Le silence nous rend
capable de départager ce qui est important de ce qui ne l’est pas », explique
l’auteur. Il suggère de rechercher les endroits contre-culturels, désertés, de
marcher en sens inverse de la foule, vers les cimetières les jours de semaine,
les églises muettes, les musées poussiéreux, les bibliothèques de quartier (je
vous ai déjà parlé de celle des Dominicains), pour retrouver un semblant de
paix auditive. Même les fonds de piscine ont été équipés de haut-parleurs,
interdisant aux plus désespérés d’en finir avec la musak.
Trop nombreux sur terre
(et sous terre aussi)
Si les mystiques et les
artistes ont usé et abusé du silence, c’est qu’il est le plus court chemin vers
soi, pas une fin en soi. Déjà, en 1961, un spécialiste américain de l’audition
avait fait une étude auprès des membres d’une tribu reculée d’Afrique, les
Mabaan, ne faisant usage ni de tambours, ni d’armes à feu. 53 % d’entre eux
étaient capables de distinguer des sons que seuls 2 % des New-Yorkais
parvenaient à identifier. Imaginez 50 ans plus tard…
Nous sommes devenus
bruyants exprès pour marquer le territoire, afficher notre supériorité,
envahir, punir, empiéter, nous analgésier. Nous voici pris au piège de notre
propre enflure. En anglais, noise partage les mêmes racines latines que «
nausée ».
On dit du silence qu’il
est le langage de l’âme. Peut-être l’avons-nous perdue, tout simplement. Jadis,
j’ai souvenir d’avoir visité (avec un curé défroqué) le cimetière caché sous le
Grand Séminaire de Montréal, rue Sherbrooke ; des tombes de prêtres recouvertes
de terre battue, une croix de bois pour seule épitaphe ; un Montréal
underground comme on n’en fait plus. Le silence des morts, m’étais-je dit, est
peut-être la seule réponse valable. Et c’est sûrement pourquoi il nous fait si
peur.
Comme le paradis, je
vous le souhaite avant la fin de vos jours.
Article de Josée
Blanchette
Le Devoir 15 mars 2013.
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